Dominique-Dupuy

L'ODYSSEE DES SILENCES – DOMINIQUE DUPUY

à ceux des silences

Préambule

Un ange passe* : mots qui — Dieu sait pourquoi ? — traduisent l’impression d’inconfort presque physique (le train du monde est suspendu) ressentie quand survient la pause trop longue coupant, dans une réunion motivée essentiellement par la civilité, une conversation qui se devrait de rester constamment animée. Non pas « ange » mais « démon » si l’on envisage la chose du point de vue des hôtes responsables du plaisir sans mélange qu’ils sont censés offrir à leurs invités.

 

passa un angelo

transmis par Eugenia Casini Ropa

es geht ein Engel durch das Zimmer

transmis par Philippe Ivernel

ein Engel besucht dich

transmis par Maria Machado-Dubillard

pasa un ángel

transmis par Nuria Sala Grau

 

L’expérience capitale

août 1957. Aix-les-Bains. 2ème Festival International de Danse.

Nous sommes, Françoise et moi (avec 5 danseuses de notre compagnie des Ballets Modernes de Paris) les interprètes d’ « Epithalame », musique d’Olivier Messiaen, qui vaut à son auteur Deryk Mendel le premier prix à l’unanimité du Concours International de Chorégraphie, un événement dont la presse de l’époque, unanime elle aussi, se fait l’écho.

Quelques jours plus tard, Olivier Messiaen retire à Deryk Mendel le droit d’utiliser sa musique « le quatuor pour la fin du temps » qu’il lui avait auparavant accordée, au prétexte qu’ « elle n’est pas faite pour les hommes mais pour les anges ». Patatras !

Déjà des négociations sont en cours pour la programmation des Ballets Modernes de Paris. Deux évènements vont décider de la future carrière du ballet de Mendel. En premier lieu, les tournées de la compagnie pour le compte des Jeunesses Musicales de France. Messiaen, à la requête des JMF, revient sur son veto et accorde le droit de danser sur son quatuor pour ces représentations. En second lieu, un grand événement à Paris, le gala annuel de l’ « Association française de recherche et d’étude chorégraphiques » au théâtre de l’Apollo. Nous nous mettons à la recherche d’une musique de substitution. A quelques jours de la représentation, le problème n’étant pas résolu, nous proposons, Françoise et moi, à Deryk Mendel de danser l’œuvre dans le silence.

Triomphe, standing ovation à l’appui, dont la presse à nouveau se fait l’écho, ce qui renforce la toute jeune notoriété du ballet. Nous en donnerons au cours des années qui suivent de nombreuses représentations soit avec la musique (JMF) soit dans le silence (plus de cent pour chacune des deux versions).

 

 

Les silences de Beckett

février 2013. Théâtre national de Chaillot. Salle Maurice Béjart.

Je crée pour une série de représentations la pièce de Samuel Beckett « Acte sans Paroles ». A noter que la pièce a été créée à Londres et Paris en 1957, l’année même d’ « Epithalame » par le même Deryk Mendel auquel Samuel Beckett a dédié sa pièce.

Pièce donc sans paroles, sans musique. Longues séances de travail sur les actes décrits par Beckett réalisés avec des objets et dans le plus complet silence. Longues séances de lecture de l’œuvre de Beckett où je pointe un grand nombre de magnifiques occurrences sur le silence.

La mise en scène que je réalise comprend deux versions différentes de la pièce, la première pour un circassien, Tsirihaka Harrivel, la seconde pour moi-même, réunis en un seul spectacle, dont le lien principal est l’absence de paroles et de musique, et donc le silence, un silence de 80 minutes.

 

Jamais entendu pareil silence

L’être tout entier pendu à ses paroles

Le silence, à l’œil du hurlement

Chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant

Que ferai-je, quand les mots me lâchent

Je serai le silence, je serai dans le silence

Ce sera du silence faute de mots

Entrer encore vivant dans le silence

 

mai 2014. Théâtre National de Chaillot. Salle Maurice Béjart.

A la demande de Didier Deschamps, nous reprenons « Acte sans Paroles » pour une nouvelle série de représentations. Dégagés des autres soucis d’interprétation, nous nous concentrons, Tsirihaka Harrivel et moi-même, à « tenir le silence en haleine ». Chaque soir, c’est comme un défi que nous nous lançons. Nous cherchons véritablement à faire partager le silence au public.

A l’issue des représentations, le spectacle est filmé par Luc Riollon.

 

décembre 2014. Marseille. Scène 44.

Pascale Houbin propose de faire un film des gestes de mes mains dans « Acte sans Paroles ». Produit par Scène 44 animé par Nicole et Norbert Corsino, « ACT » est tourné dans le lieu, il est co-produit par le Théâtre National de Chaillot. Le film se déroule dans le silence ponctué de quelques phrases de Samuel Beckett.

 

 

Volée d’anges

juin 2014. Théâtre National de Chaillot. Bureau du Directeur.

Peu après la fin des représentations d’ »Acte sans Paroles », je me retrouve face à Didier Deschamps, auquel je viens proposer un projet nouveau. « Quel projet ? » me demande-t-il, « Le silence » est ma réponse.

Silence.

Un ange passe…

Face à moi, un interlocuteur interloqué, j’essaie de mon côté de ne pas perdre contenance. Très vite, fort heureusement, je vois, oui je vois, enfin je devine que le silence commence à faire du remue-ménage dans le crâne de celui qui me regarde ébaubi. Des spires de pensées qui tournent et, cherchant à sortir, se bousculent comme dans une suffocation, un flot de paroles.

Didier conquis sur l’heure, le silence est en marche.

L’ange a repris son vol…

Je vais le retrouver, cet ange, dans un certain nombre de tête-à-tête, tous identiques et divers à la fois. Volée d’anges. A chaque fois, c’est très intense et très beau. Peu à peu je me mets à ne plus redouter cet instant, bien au contraire. Oui, à chaque fois un ange passe, je l’attends. J’ai le sentiment qu’il vient gentiment se poser sur le crâne de mon interlocuteur, battant gentiment des ailes, et sans bruit. Mais les spires, elles, battent la chamade à l’intérieur. Ce qui se vit est tout aussi fort pour l’interloquant que pour l’interloqué.

 

De ces interlocutions, je suis loin de sortir indemne moi-même. La pensée du silence s’empare de moi, elle va peu à peu m’accompagner dans tout ce que j’entreprends et je me garde bien de m’en défendre.

Tant ce silence est pluriel que je décide de donner au projet le titre de « Silences ».

 

 

La Criée. Ouvrir les silences.

« ce que le silence avait élaboré se vendait à la criée »

Paul Valéry. Monsieur Teste.

 

Dès les premières « consultations », il me semble que je déterre quelque chose dont la puissance intrinsèque est capable de vaincre une grande part de la complexité.

Le silence qui surgit dès le projet évoqué en dit long, il est déjà le signe que le silence s’est mis en marche. Jamais un avis négatif. Pas un refus.

Le silence (de l’ange) fait place à une pensée profonde et rapide à la fois qui se traduit par une adhésion franche, sonore je voudrais dire. Je peux sentir que ma proposition touche juste.

Ce que je ressens de cette série de rencontres ancre profondément le projet dans ma tête, ce qu’eux, les interloqués, ressentent de leur côté ne me semble pas être moins profond. J’y joins très vite un vrai travail de recherche, lectures et relectures, retour sur des expériences anciennes etc…

Peu à peu, je me rends compte que cette question du silence est peut-être une de celle qui a le plus marqué notre travail, à Françoise et à moi-même, tout au long de notre parcours dont, bien sûr, le choc d’ « Epithalame » placé délibérément en épigraphe à cette réflexion,  porte l’inscription ancienne, et celui d’ « Acte sans Paroles » l’actualité.

Dans ce glanage des silences, les spires des uns et des autres forment un premier spicilège, que nous allons partager dans une première réunion de prise de contact ( 10 mars ) puis une deuxième ( 6 mai ) de « ceux du silence » ( ce pourrait être le nom de cette confrérie, pas bruyante, mais bavarde assurément ).

La lecture du livre Des yeux pour entendre d’Olivier Sachs me conduit au monde des sourds. J’ai la chance de rencontrer Emmanuelle Laborit ( de lire son livre Le Cri de la Mouette ) qui nous rejoint à la deuxième réunion.

Naît de la part des « frères », (les « frères simplistes », ainsi se nommaient les membres du « Grand Jeu ») le désir d’en connaître plus sur les motifs de ce choix que j’ai fait du Silence et ses antécédences. D’où ce document que je livre aujourd’hui. Ce sont des premières impressions qui sont loin d’être des réflexions mais quelques amers sur l’océan du silence sur lequel notre barque s’apprête à tanguer.


L’Odyssée des Silences

Retour sur Epithalame

L’incident d’ « Epithalame » intervient au tout début de la trajectoire de l’œuvre. Nous dansons une première fois le ballet avec la musique d’Olivier Messiaen (Aix les Bains), puis la seconde fois (Théâtre de l’Apollo) va être la première fois dans le silence.

Il n’est pas inintéressant de revenir ici sur l’extraordinaire impact du processus. Dépourvus de la musique, nous nous trouvons devant la chorégraphie comme dans une mise-à-nu. Nous sommes soudain confrontés à ce que l’œuvre a de plus propre, de plus radical et, sans même que sur le moment nous en fassions la réflexion, nous ancrons la chorégraphie dans ses racines, dans ce qu’elle a de plus profond.

Ceux qui vivent l’expérience en spectateurs —­ ils sont plusieurs et non des moindres ­— sont touchés par quelque chose sans en comprendre le pourquoi.

Pour nous, la sensation va se reproduire à chaque fois que nous passerons de la version musicale à la version silencieuse. Dans la version musicale, nous sommes portés par la musique vers une interprétation qui nous est familière, dans la version silencieuse nous nous retrouvons devant l’enracinement profond de la gestuelle inventée par Mendel, nous y allons de tout notre être. Nous atteignons un état dont on pourrait dire qu’il est le plus archaïque de la danse.

Dans les allers et retours, quand nous revenons à la musique, la danse est profondément imprégnée de l’expérience du silence, quand nous revenons au silence, nous refaisons le trajet vers le profond de la chorégraphie, nous revenons à la source.

Cet aller et retour, ce tissage de l’œuvre de danse comme à l’endroit et à l’envers, avec ou sans musique, va nous accompagner tout au long de notre parcours, dans nos œuvres et dans notre pédagogie. La musique des œuvres que nous produisons sera toujours imprégnée du silence et le silence nous ramènera toujours à la source même de la danse.

On ne peut certes pas retenir le silence comme on le fait avec de la musique et il faut à chaque fois y revenir pour en retrouver “la substantifique moelle“.

 

 

Silence à l’écran

Couronnement de l’expérience. La Télévision Belge (RTB) choisit la version silencieuse pour un film, préparé et réalisé avec grand soin dans un immense studio où l’œuvre est immergée dans un espace qui semble sans limite. Le film est présenté sur les écrans de la Télévision après une information préalable, très en amont, du public.

Vingt cinq minutes dans le silence à l’écran, verrait-on aujourd’hui telle audace ?

Antécédences enfantines

« ce que je suis à même de rassembler en fait de vestiges de la métaphysique de mon enfance »

Michel Leiris. L’Age d’Homme

 

J’ai souvenir d’une enfance silencieuse. En dehors des moments de solitude, les activités qui nous réunissent, mes parents, mes frères et moi, sont plutôt silencieuses. Ainsi, l’escalade (le rocher), le ski (la neige), le canoë (l’eau).

Pas encore de télévision. Quant à la radio, il n’y a pas de poste collectif devant lequel se retrouver à l’écoute d’émissions d’information, d’émissions littéraires ou musicales.

Sauf au temps de l’occupation, l’écoute chaque soir de “Ici Londres, les français parlent aux français“.

La musique n’inonde pas l’appartement, elle se pratique en solitaire : leçons de piano, radio de chambre (pour les parents), concerts à l’extérieur.

Pas de musique d’ambiance, pas de musique d’ameublement.

En dehors de leurs activités professionnelles, ma mère se met à la lecture, mon père à la sculpture, à l’époque le modelage silencieux de l’argile. Ainsi ai-je appris avec lui l’amour des artisans qui travaillent en solitude et dont l’activité manuelle est silencieuse, ponctuée des simples bruits de leurs instruments.

Ce qui nous relie est le silence, chacun d’entre nous artisan de son silence, le préservant, ce qui rend chacun respectueux de celui des autres.

 

 

La veillée funèbre

A la mort de ma grand-mère,  ma mère a l’idée de me faire entrer avec elle dans la chambre où elle repose, à la grande surprise de la famille ; je suis le seul de mes frères, de mes cousins et cousines, à être admis dans ce lieu de la veillée où sont réunis oncles et tantes. Nous entrons, ma mère s’asseoit et me prend sur ses genoux, nous restons ainsi un moment dans un silence que l’étrangeté de la démarche maternelle ne fait qu’approfondir. Puis nous sortons.

Au sortir de la chambre, je suis revêtu d’un sentiment très fort qui m’accompagne pendant les premiers temps du deuil, me distinguant, du moins est-ce ainsi que je le sens, du reste de ceux de ma génération, frères, cousins et cousines, un sentiment jamais oublié, et que je dois, me semble-t-il, à l’impressionnant silence qui régnait dans cette pièce ; ce n’était pas un silence porteur de tristesse mais de recueillement profond. Un silence que je découvrais pour la première fois de ma vie, et que je n’ai retrouvé depuis que dans de rares et exceptionnelles occasions.

 

 

Un ange passe

Un ange passe, il ne fait que passer, c’est ce passage qui compte plus que sa présence. Il ne s’installe pas, il ne devient pas présent, il passe. Ce silence est particulier.

J’ai treize ans, impavide spectateur de théâtre, je suis au Théâtre Hebertot pour la création de Sodome et Gomorrhe de Jean Giraudoux, avec trois grandes comédiennes que j’attends avec fièvre. Sans qu’on l’ait vu faire son entrée en scène, pour l’instant muet, mais qui irradie d’une lumière toute intérieure, un grand beau jeune homme, incomparable. Les personnages en scène le perçoivent plus qu’ils ne le voient. D’abord silencieux, tout à l’écoute de ce qui se trame, ses premières paroles :

“Il n’y a pas d’eau pure, ici ? J’ai soif.“

Je suis fasciné par cette présence quasi muette qui tranche avec la logorrhée giralducienne des autres personnages. C’est l’ange, qu’incarne Gérard Philippe, dans sa première apparition sur une scène parisienne. Foudroyante. Un ange peut-il être foudroyant ?

Plus tard, d’autres paroles, parcimonieuses :

“Que de paroles ! Tu as perdu le silence, comme d’autres perdent la voix“

plus tard encore :

“Silence, enfin ! Ecoute !“

J’ai le souvenir du silence que cet acteur incomparable porte en lui, déplace avec lui, impose sans ostentation. A retrouver aujourd’hui le texte de Giraudoux[1], je m’aperçois que finalement il parle, il cause comme les autres. Mais c’est ce silence qui m’a frappé.

Bien souvent je l’ai vu et revu, cet ange, on l’attendait, on l’espérait, ce jour là on le découvrait. Merveille !

 

L’homme cheval

Un peu plus tard, sur la scène du Théâtre Sarah Bernhardt, un cheval fait son entrée sur scène. Ce qui est curieux est qu’il ne fait pas de bruit. Pardi ! il n’a pas de sabot. Jean-Louis Barrault venu là faire l’hommage à Dullin son maître, de cette « entrée » fulgurante dans une approche silencieuse du mouvement qui n’appartient qu’à lui et qu’on retrouve dans la première apparition de Baptiste Debureau des Enfants du Paradis. Assis sur son tonneau dans un coin de l’estrade ses longs cheveux tombant de chaque côté de son immense chapeau, les pieds ballant, le regard bien concentré mine de rien sur la scène qu’il voit se dérouler devant lui, qu’il racontera quelques instants plus tard par ses gestes muets.

A revoir le film aujourd’hui, on s’aperçoit que toute la scène depuis le début est inondée de musique. Mais Baptiste n’en a cure, sa musique à lui ce sont ses gestes incomparables d’une rare puissance expressive et de complet silence.

 

 

Pierrot

A l’école de Charles Dullin où je suis entré après mes premières incartades dans la danse, la base de l’enseignement est sa part muette : improvisations sans paroles, sans musique. Paroles, textes, scènes de comédie ou de tragédie, viennent en leur temps, baignées de cette approche silencieuse. Je suis à mon affaire.

C’est là que remarqué par Raymond Hermantier, jeune grand metteur en scène, celui-ci me propose de jouer le rôle de Pierrot dans « L’Eternelle Comédie » de Guy Verdot, dont les protagonistes sont tous des personnages de la commedia dell’arte. «  Tu n’auras pas de texte » me dit-il. J’incarne Pierrot, seul personnage muet de l’affaire, présent et participant à l’action tout au long de l’action. (Plus tard, je m’aventurerai à dire les Pierrots de Jules Laforgue devant Charles Dullin, grand diseur de poésie et maître intransigeant.)

S’en suivent, avec Hermantier, « A chacun selon sa faim » au Vieux Colombier où je suis encore sans paroles, puis Jules César de Shakespeare. Là, Hermantier me fait entrer seul dans le silence au pied des gradins des Arènes de Nîmes, prélude au monologue de Cinna le poète qui entraîne son lynchage par la foule de Rome.

 

 

Une oreille qui voit tout[2]

On baisse les paupières

On ferme la bouche                (la ferme ! on vous cloue le bec)

On pince les narines               (les doigts s’en mêlent)

mais les oreilles…                   (tu me casses les oreilles)

On peut ne pas voir ce qu’on n’a pas envie de voir…

Ne pas ingurgiter ce qu’on n’aime pas boire ou manger

mais on a les oreilles grand’ouvertes.

Pour moi, certains bruits qui précèdent ou suivent un silence en sont partie prenante, ils le déterminent, l’encadrent, le précisent, le concluent…

Ainsi, la bouteille de champagne, le retrait en tonnerre du bouchon précède la courbe du liquide et son pétillement dans la coupe, pour finalement un repos, bien mérité, mais plein de tous ces bruits qui l’ont précédé.

Ceci n’est pas sans ressemblance aux bruits, au pétard du feu d’artifice, préludes au fantastique silence qui les suit, comme si la déchirure silencieuse de la rosace dans le ciel avait besoin de la déflagration qui la précède. Quand plusieurs rosaces se succèdent, on peut voir le silence en mouvement.

Après le démon, l’ange.

Le silence n’est jamais aussi expressif que lorsqu’il s’accompagne de sons, il en devient la résonnance, la réson, il en est comme l’évidente réponse.

Quant aux sons qui viennent après le silence, ils sont comme un salut au silence, une reconnaissance à ses bienfaits.

De même l’eau de la mare qui s’apaise après la perturbation de la pierre qui ricoche, bruits de la pierre et mouvement de l’eau s’apaisent-ils après le plongeon de la grenouille.

Le monde de l’eau est un monde silencieux même s’il n’est pas exempt de bruits, ces bruits qui ne rompent pas le silence mais qui le ponctuent sans le mettre en défaut.

 

 

Avatars musicaux au mitan du 20e siècle

Lorsque nous entamons, Françoise et moi-même, notre parcours de danseurs modernes, la musique du jour c’est le piano. Dans le studio, un piano, sur scène, deux pianos, un peu plus tard, un piano et une onde Martenot. C’est la portion congrue pour ceux qui n’ont pas les moyens du symphonique. Mais pour ceux encore plus démunis, musique enregistrée dans le studio, le phono dont il faut immanquablement tourner la manivelle.

Arrive le pick up.

La musique enregistrée envahit tout ; dans le studio plus de corvée de manivelle, sur scène, l’embarras vient des disques dont il faut parer l’usure par des copies qui s’usent, et déraillent.

Voici le magnétophone. Le premier qui nous échoit est un mastodonte que seul peut trimballer un fort des halles. Mais, magie de la technique, la musique peut couler à tout moment. La musique, fille facile, envahit tout, le silence se fait rare, le silence se tait.

L’entrée dans la prolifération de l’enregistré, provoque la perte du contact avec la musique live et le silence qui l’accompagnait dans ses diverses occurrences.

Musique à gogo.

Retour souhaité à la musique live, au silence. Dans les pièces que nous faisons, nous ménageons des plages de silence. Quelques unes sont des moments de bonheur :

dans « Le Regard », Orphée descend des cintres au bout d’un fil, Eurydice surgit de terre par une trappe. Le silence dans lequel les deux actons se déroulent crée une part du suspense. Lorsqu’Eurydice disparaît, silence à nouveau pour les étapes successives de la disparition simplement ponctuées de quelques frappes de tambour par les trois Cerbères.

dans « Eclats », je danse avec deux bâtons de bambou que mes mouvements silencieux font s’entrechoquer.

« l’Estran », dans la scène inaugurale, Françoise plie consciencieusement ses mouchoirs, le seul froissement du tissu.

dans « la Danse du Temps », Régine Chopinot me transforme en une sorte de roi fainéant, transporté d’un endroit à l’autre de la scène par cinq danseurs pleins d’attention silencieuse. Je leur susurre quelques phrases des Oiseaux de Saint-John Perse que personne ne doit entendre, même pas eux.

 

Programmer le silence

Dans l’expérience que nous menons au Musée d’Art Moderne, une soirée consacrée au “silence dans la chorégraphie“ (mai 68).

8 chorégraphies de divers auteurs dont l’ « Epithalame » de Deryk Mendel. Dans le débat avec le public qui s’ensuit, après diverses interventions, une personne déclare : « Nous avons vu des chorégraphies dans le silence, vous (Françoise et moi) vous avez dansé le silence. »

 

A cor et à cri  La Muse du Silence

Le silence fécond n’est pas celui qui s’impose seul, envers et contre tout et contre lequel se crée une résistance, c’est celui qui suggère silence à celui qui le perçoit, le reçoit et le fait sien.

Dans les ateliers que je dirige quand arrive le profond silence, s’il arrive, je m’arrête de parler, je reste muet, je ne peux plus parler. Et pourtant, ce silence là, j’aimerais le faire toucher du corps à ceux qui le secrètent sans le savoir. J’aimerais leur en faire part, les inviter à l’écouter, à le percevoir de toute la peau de leur corps. Peu d’entre eux entendent ce silence, tout absorbés qu’ils sont à l’écoute de leurs travaux intimes. Mais je peux penser que quelque chose est en train de se produire.

Françoise Dupuy est muse du silence. Toute sa danse est porteuse de silence, même dans les moments où la musique pourrait prendre le dessus.

Sous-jacent à toute sa danse, le silence tisse une sorte de trame sur laquelle les sons et les mouvements viennent broder leurs motifs. C’est une grande part de ce qui fait la profondeur exceptionnelle de sa danse.

Ce silence, elle ne le garde pas pour elle, elle se garde bien de le garder, il est communicatif. Quand elle entre en scène, elle fait silence, un faire silence qui est bien loin de celui que le maître d’école impose à ses ouailles. Elle ne l’impose pas, elle n’a pas besoin de l’imposer, elle le crée, le porte, il se répand comme une onde.

Sans même se rendre compte de ce qui se passe, le public devient plus silencieux.

Ceux qui ont la chance de danser avec elle, s’ils savent en profiter, sont bienheureux. Elle n’est pas avare de son silence, elle nous invite à entrer et à partager avec elle. De la coulisse où nous attendons notre entrée, nous sentons que le terrain est bien préparé, une brise de silence se propage jusqu’à nous et c’est un bonheur que d’y pénétrer.

Dans le solo « Seule ? » que j’ai composé pour elle, Françoise danse une succession de séquences de solos anciens, qui sont ponctuées de petites saynètes où j’interviens comme maître de cérémonie. Ces saynètes se déroulent en musique (extraits des Winterreise de Schubert) tandis que les séquences dansées en sont dépourvues, privées de leurs musiques d’origine. Silence pendant la danse ; rares sont les spectateurs interrogés qui ont noté l’absence de musique.

Peut-on parler d’un art du silence ?

Françoise est bien dans cet espace, entre silence et musique, qui lui vient de son exceptionnelle écoute, de son allégeance profonde à la pensée et aux travaux de Jaques-Dalcroze, que Deryk Mendel avait repérés en elle et mis en scène dans « Epithalame » et qui fut remplacé par l’expérience du silence.

Cette qualité, elle la transfère à toute danse qu’elle est amenée à danser — ainsi l’a-t-elle remarquablement fait au music-hall — qui fait dans toutes les circonstances où elle danse son extraordinaire aura.

Le silence fait-il chanter sa danse, au sens où Michel Leiris parle de chanter dans son livre déjà cité « A cor et à cri ».

Cette qualité de silence n’est pas sans relation à la lenteur, non que la danse soit ralentie mais que même dans sa vivacité, sa rapidité, elle conserve le pouvoir de la lenteur à donner à sa danse son profond.

Est-on en présence d’un cor qui prend corps ?

 

 

Il y a un silence extraordinaire…on entendrait dormir l’eau…

Mélisande in Maurice Maeterlinck, Pelleas et Mélisande.

 

La mémoire des silences est un puits sans fond. Pas de bruits, de musiques, de paroles… le silence, tout cru.

Entrer aujourd’hui dans cette mémoire, après bien d’autres mémoires reparcourues, c’est entrer dans une mémoire sans mémoires ; rien à se reprocher
allais-je écrire, rien à quoi s’accrocher d’emblée. Sonder très profond, voilà ce qu’il reste à faire, pour que vienne à affleurement un murmure de silence qui peu à peu moutonne jusqu’au déferlement de la vague. Une fois faite la trouée, le silence s’insinue jusqu’à occuper une grande part de l’espace.

J’ai l’impression que le silence se venge de toutes les avanies subies et à subir encore. Mais cette vengeance, loin d’être agressive, envahit ma pensée comme une brise qui pousse les feuilles mortes, comme une mer tranquille qui fait se ballotter une barque dans un de ses petits bras abandonnés dans quelque coin perdu d’un port.

Aujourd’hui, alors qu’assis à ma table une grande part de mon activité est l’écriture, pour le danseur écrivain que je deviens, le silence est peut-être ce qui relie les deux pôles de ma vie, mes deux amours, comme la chanson reliait les deux amours, les deux pays de Josephine Baker.

Aujourd’hui, se pencher sur le silence, pour Françoise comme pour moi, c’est sans doute se préparer en catimini à ce dont nous nous approchons l’un et l’autre.

Mais le silence dans son épandage peut-il étirer le temps ?

Notre réserve de silence ? Depuis toujours, nous partageons nos vies avec un chat.

 

 

[1] Jean Giraudoux, Sodome et Gomorrhe, Grasset, 1943.

[2] allusion à « L’œil écoute » de Paul Claudel, La Pléiade, 1965.